Sounds For Consciousness Rape - Interview de Stéphane Santini (Symposium, 1995)


Ceux qui prétendent ne pas trouver (ou difficilement), en France, les productions d’artistes, de groupes que nous défendons dans ces colonnes, doivent faire preuve d’une sacrée dose de mauvaise foi (on ne compte plus les magasins spécialisés dans les grandes villes et les mail-orders sérieux et de qualité) ou de passivité chronique car, cela nous semble clair et évident, si les musiques de traverse nous séduisent, c’est aussi parce qu’elles ne s’échouent pas sur nos platines par hasard : il faut aller les chercher là où elles se trouvent. Justement, le catalogue de distribution de Sounds For Consciousness Rape (SFCR) concentre un maximum de productions venant des quatre coins du monde. Seulement, il serait injuste de voir en ce label bordelais un simple distributeur, un ordinaire relais, aussi actif soit-il. En effet, SFCR se distingue, depuis 1990, par sa solide implantation au sein de la scène noise/expérimentale internationale, par le radicalisme et le packaging hors norme de ses productions et, surtout, par son souci de ne pas dévoyer sa volonté de rester in-dé-pen-dant. Rencontre avec Stéphane Santini, fondateur et unique membre du label.

Qu’est-ce qui t’a poussé à fonder SFCR ? Un sentiment de frustration, dans le sens où tu ne trouvais pas ce que tu voulais sur le marché musical ?

Oui, c’est ça, uniquement ça. Je faisais des émissions de radio depuis quelques années avec une programmation musicale, d’ailleurs tout à fait autre puisque c’était des choses plutôt new-wave, gothique, etc. Puis, bien sûr, j’ai eu ma propre évolution ; l’émission a donc évolué en même temps. Et c'est vrai qu’à partir d’un certain moment, j’ai découvert, non pas la musique industrielle puisqu’elle n’existait déjà plus à l’époque, mais des choses comme Current 93, etc. Pour l’émission de radio, j’ai écrit à ces gens-là ; plus tu écris, plus tu as de contacts, et plus ça avance : et à un moment, à force de correspondre avec les labels et surtout les artistes, tu ne trouves plus suffisamment de productions pour satisfaire ta curiosité et ta soif de nouveautés. Donc tu te dis « pourquoi je ne me mettrais pas à faire moi-même les productions que j’ai envie d’écouter ? ».
Le label est né naturellement, sans avoir planifié quoi que ce soit à l’avance. Je crois qu’il s’est fait, en réalité, parce que la première personne (Andrew Smith) à qui j’ai proposé de sortir quelque chose m’a dit oui. Suite au ʺBillboard Combatʺ anti-record sorti sur RRR, plus des K7 qu’il m’avait envoyées, je lui ai proposé de sortir une production. Comme il a accepté, j’étais bien obligé de créer un label. Mais rien de préétabli et puis, comme j’ai vu que cela marchait avec Andrew Smith, j’ai poursuivi avec Ron de RRR qui m’a donné envie de faire des trucs par moi-même ; le troisième, c’est Banned/AMK avec qui j’avais de bons échanges. Cela s’est donc fait presque par copinage.

Tu cites souvent RRR : est-ce que tu avais un modèle auquel tu aurais voulu que SFCR ressemble ?

C’est vrai que RRR me donnait souvent envie de mettre la main à la pâte, parce qu’il sortait une multitude de choses toutes aussi excitantes. Il y avait aussi Banned, qui était LE label K7 américain, et l’un des premiers à avoir des packagings K7 extraordinaires.

On parle souvent de label indépendant pour les musiques qui nous concernent. Ta définition d’un label indépendant ?

Indépendant, ça commence quand ce sont tes sous que tu y mets, quand tu y investis toute ton énergie, tout ton temps libre, toute ta personne, et quand tu es responsable à 100% du résultat ; c’est-à-dire que du projet à la réalisation, de A à Z, c’est toi qui fait tout. Cela inclut notamment la distribution et la vente. Tu ne passes pas nécessairement, voire pas du tout, par des réseaux de distribution établis, ou dits commerciaux. Maintenant, c’est vrai que depuis quelques années, dans le milieu indépendant, que ce soit à un niveau plus rock, ou même les styles qui nous intéressent (noise, expérimental ou je ne sais quoi), certains ont développé un business ; je ne les considère donc plus comme indépendants, puisqu’ils sont dépendants du marché qu’ils ont contribué à créer. Et, à partir du moment où une entreprise à des salariés, je suis désolé, mais elle n’est plus très indépendante parce que, si du jour au lendemain elle arrête ses activités, les gens se retrouvent au chômage. Cela demande de tels investissements en argent et en hommes que je ne vois pas l’indépendance de ces labels par rapport à ce qu’ils font, ni par rapport aux réseaux de distribution.

Donc, tu ne peux pas créer une boutique où tu vas être forcé de penser au commerce et rester indépendant ?

Cela me semble évident, oui. Et jusqu’à quel point ces musiques sont indépendantes ? Je ne sais pas si le terme « indépendant » est intéressant ; je crois que cela l’a été au moment de l’explosion punk, parce que des labels se sont créés pour faire la nique aux majors. Mais enfin, quand tu penses que Virgin était l’un des grands labels indépendants…, maintenant c’est une major. Indépendant, je crois que c’est très relatif ; « underground » c’est mieux, si ce n’est pas dit de façon péjorative ; mais « alternatif » me semble plus approprié, car c’est une vraie alternative.

Oui, mais c’est un terme qui fait référence à autre chose.

Parce qu’on l’a associé au rock. A la limite, ce qu’ont fait des gens comme Boucherie Productions est un phénomène très intéressant. C’était de véritables indépendants qui ont toujours leur boîte, et s’ils ont l’impression d’avoir gardé une intégrité artistique, oui, ils sont peut-être toujours indépendants. Je comprends que les gens comme eux aient voulu se développer, avoir un studio d’enregistrement plus important, se donner plus de moyens, et qu’ils aient donc franchi un pas. Ce n’est pas une critique. Si, à l’occasion, j’ai la possibilité de collaborer avec de plus gros distributeurs, je n’aurais pas l’impression de renier mes convictions premières. Si au lieu de faire 500 copies de Con-Dom, The Haters ou Anne Gillis, je pouvais en sortir 2-3000, je serais le premier ravi ; j’atteindrais alors des objectifs que jamais ne n’aurais espérer atteindre.

Je crois que tu préfères sortir des productions de groupes différents, et moins connus, que de rabâcher toujours les mêmes groupes.

Jusqu’à présent, oui ; mais maintenant, il arrive que je sorte plusieurs productions du même groupe, comme Con-Dom, avec qui des affinités se sont créées. Mais, c’est vrai que ça ne m’intéresse pas de sortir toujours les mêmes. Il n’y a pas d’enjeux financiers qui nécessitent des contrats. Quand j’ai commencé SFCR, je n’avais pas la vocation de découvreur de talents au même titre que d’autres. Je m’étais attaché, au début, plus ou moins consciemment, à sortir de groupes, d’artistes relativement nouveaux et qu’on ne trouvait pas en Europe à ce moment-là ; il n’y avait pas des tonnes de Due Process à l’époque, on ne trouvait pas, et on ne trouve toujours pas les productions de Andrew Smith en Europe, etc.

Tu possèdes l’un des catalogues de distribution les plus pointus et les moins chers, et pourtant tu reconnais toi-même que SFCR est assez discret, du moins en France.

La vraie raison est simple : je n’avais absolument pas envie de devoir dire sans arrêt de quelle musique il s’agissait, pourquoi je faisais ça, etc. C’était clair que si je faisais de la promotion au niveau français, j’allais être confronté à ce genre de choses. J’ai travaillé directement avec mes contacts aux Etats-Unis, distributeurs et artistes, et là, personne ne m’a jamais posé la moindre question. Je n’avais pas envie de perdre mon temps à expliquer pourquoi cette musique, pourquoi cette imagerie… Je ne ressens pas le besoin de m’expliquer là-dessus. Maintenant que je suis un peu plus établi, des gens ont découvert en France ce que je faisais, sans que cela soit dû à la promotion. Je n’ai donc plus à passer par le stade de l’explication. Et en France, les choses ont évolué depuis quelques années quand même ; il y avait eu des labels importants, mais pas de petits labels dans un créneau dur comme SFCR.

Existe-t-il d’autres critères que ton goût personnel qui préside au choix de la sortie d’une production ? Des affinités particulières ?

Non, le label ne peut marcher que selon tes goûts propres. Les affinités sont nées après. Tous les gens dont j’ai sorti une production étaient des personnes avec qui j’étais déjà en relation, suite à l’émission de radio que je faisais, puisque je m’attachais à faire beaucoup d’interviews dans ce cadre-là. C’est vrai que ça marche aussi beaucoup par rencontre, comme pour Das Synthetische Mischgewebe et Con-Dom, par exemple. Il y a donc forcément, sur un plan amical, des relations très importantes.

Est-ce que tu trouves qu’il y a un « son » SFCR ?

Non, j’espère que non.

Parce qu’il y a pas mal de labels qui cherchent un son aisément identifiable.

Sans citer de nom, il existe des labels dont tu te fous éperdument de savoir quelle va être la prochaine production car tu sais déjà comment elle va sonner. Quel intérêt alors ? Je sais que c’est ce qui se vend en ce moment. Je ne sais pas combien de temps cela durera mais je trouve que c’est inintéressant au possible. C’est vrai que, de ce côté-là, je n’ai pas une grande originalité, mais mon modèle reste RRR. Je suis loin derrière, mais c’est le label que je respecte par-dessus tout. Ron a lancé des artistes, en a découverts, même si ce n’était pas leur première production pour la plupart. Des groupes comme F/I, Boy Dirt Car, Eric Lunde, Illusion Of Safety avaient fait leur K7 eux-mêmes, mais diffusées à très peu d’exemplaires, et leur passage sur RRR… on sait ce que Illusion Of Safety ou F/I sont aujourd’hui, de même que Blackhouse.

Et de ton côté, penses-tu avoir lancé des groupes ?

Non… enfin si, Con-Dom je pense ; pas à 100%, mais c’est vrai que quand j’ai fait la connaissance de Mike, il n’y avait que des K7 pas terribles. Il était un peu à l’écart et pas aussi vivant qu’il l’est maintenant. Les projets qu’on a eus ensemble étaient sur pied bien avant que Tesco, notamment, vienne se rajouter. Les K7 de Con-Dom sont très bien diffusées, et je pense qu’il y a une part de responsabilité de SFCR là-dedans. En fait, je ne suis pas tellement satisfait du travail que j’ai fait en ce qui concerne la promotion des artistes ; je ne parle pas de la promotion pour l’association, mais de celle pour les artistes que j’ai produits. Je regrette de ne pas avoir fait mon boulot complètement, et je commence à peine à le faire. Je n’en suis pas très fier mais je vais essayer de rattraper le temps perdu.

Beaucoup de tes productions sont des K7. Es-tu satisfait de ce support qui a souvent une image de support « poubelle » ?

Ce qui n’est pas vrai ! Il se trouve que la K7 est le moyen le plus facile à utiliser ; n’importe qui peut prendre une K7, la mettre dans un magnéto, et s’enregistrer dans sa cuisine. Mais, pendant un certain temps, tout ce qui venait des Etats-Unis et autres était des K7, n’importe qui faisait n’importe quoi. Alors, bon, on s’est dit la K7 ʺbasta !ʺ, cela ne peut être que de la merde, car il arrivait surtout des choses de mauvaise qualité. Ceci étant dit, avec la K7, tu peux t’attacher à faire un packaging, si tu fais un effort, autrement plus intéressant qu’avec un vinyle car la surface de celui-ci n’est pas facilement exploitable, parce que c’est fragile, et c’est pareil pour le CD. La K7 est toute petite, légère, tu peux l’envoyer au bout du monde sans beaucoup de frais, tu peux la dupliquer toi-même. Même si le label arrive à se développer, financièrement j’entends, pour permettre de sortir plus de vinyles et de CDs, je continuerai quand même à faire de la K7. 

Cependant, quand tu vas dans un magasin de musique, soi-disant indépendant, tu en trouves de moins en moins, voire pas du tout.

Parce que les gens pensent que ça ne se vend pas. Je suis désolé mais, si je n’avais pas de K7 dans mon catalogue, je ne serais pas ce que je suis. Des K7, j’en vends très bien dans le monde entier, sauf en France. Ailleurs, personne ne dit que la K7 est un mauvais support ; la preuve, c’est qu’on commence à retrouver, enfin, des labels qui font exclusivement de la K7, et on crie au génie. Le dernier exemple c’est G.R.O.S.S. ; Cold Meat Industry a commencé avec pas mal de K7 également. Néanmoins, la K7 peut être à double tranchant : si un minimum d’efforts pour proposer un produit qui tient la route sur le plan sonore et sur celui de la présentation n’est pas fait, il est vrai que tu n’as aucune crédibilité.

Justement, pourquoi apportes-tu un tel soin à l’emballage ?

Je n’ai pas l’impression d’y apporter un soin particulier. Je sais que j’aime les K7 avec un packaging qui apporte autre chose.

D’accord, mais les productions SFCR, c’est autre chose qu’un simple boitier, que d’autres n’hésites pas à livrer parfois.

C’est un petit peu dommage car cela reste un peu trop à la dimension de ce que j’appellerais objet de consommation, comme l’était devenu le vinyle, et comme l’est maintenant le CD, qui est fait pour être protégé et rangé convenablement. Moi, je n’ai pas envie que mes productions soient rangées dans une armoire. J’ai envie que l’auditeur soit bien embêté pour les classer. Je trouve intéressante l’idée que les gens soient obligés de faire un effort pour sortir la K7 de Smell & Quim (qui est entourée de fil barbelé - ndlr). C’est tout à fait normal de faire quelque chose de plus complet qu’un produit de consommation tout simple.

Comment est venue l’idée de la compilation ʺNoise War I et IIʺ (deux K7 insérées dans un bloc de ciment - ndlr)

C’est une compilation destinée au marché américain, faite par Joseph Roemer de Macronympha, donc le label Mother Savage. Comme elle m’intéressait, je lui ai proposé de faire une édition européenne limitée. Pourquoi le ciment et le métal ? Parce que c’est une compilation très compacte, très dure, le packaging ressemble bien à ce qu’il y a à l’intérieur. Je voudrais ajouter qu’il existe une « culture K7 », comme il y a une « culture française ». Je ne m’y sens pas impliqué à 100% mais c’est une dimension que j’aime bien. Et je crois qu’il n’y aura jamais une « culture CD », qui est l’objet de consommation le plus abouti à tous points de vue : rangement, vente, et surtout, production. Cela ne coûte trois fois rien, et c’est ce qui se vend le plus cher.

Dans quelle mesure considères-tu tes productions comme de la non-musique ?

Je ne les considère pas comme de la non-musique. Disons que je n’ai aucune position sur le fait que ce soit de la musique ou de la non-musique. Pour les gens, en général, la définition du bruit est un son qui n’est pas plaisant. Les anglo-saxons, eux, parlent de « noise » sans que cela leur pose trop de problèmes. Nous, si on parle de « bruit », c’est tout de suite pris comme quelque chose de négatif, péjoratif, et comme étant parasite de la musique, alors que, si on me demandait, je dirais que non. Pour répondre à la question, non, je considère que c’est de la musique, mais c’est du bruit. Et ce n’est pas un paradoxe. Le bruit n’est plus considéré comme parasite de la musique, mais comme œuvre sonore à part entière. Je ne m’intéresse pas tellement à ce qui peut être écriture musicale, instruments conventionnels, mais plutôt à des choses dites improvisées, que tu ne pourras pas reconstituer deux fois de suite, et qui ne pourront être identiques. Dans ce sens-là, c’est différent de ce qu’on appelle musique généralement. Je crois que cela a une dimension en plus ; la plupart des gens qui sont là-dedans font autre chose que cela, alors que beaucoup de musiciens se contentent d’écrire leur texte, de pousser la chansonnette, mais peu font, à côté, de la performance, de la vidéo, etc. Au contraire, les artistes qui nous concernent s’investissent dans d’autres formes d’expression. Ce qui me gêne, personnellement, quand on parle de musique/non-musique/bruit, c’est qu’il existe des discussions très sérieuses sur le sujet, avec des références culturelles, historiques, que je ne maîtrise pas ; je préfère donc ne pas me lancer dans un tel discours. Par exemple, si tu te mets à parler de bruitisme avec quelqu’un comme Vivenza, tu te rends compte que son discours est ancré dans une vision plus historique, ce qui est passionnant, hormis quelques connotations politiques qui peuvent s’y rajouter, certes. Ce n’est pas une attaque. C’est vrai que j’adore ce qu’il écrit sur sa notion de bruitisme par rapport à ce qui se dit « électroacoustique », aujourd’hui. Je suis fasciné par le discours de gens comme Jérôme Noetinger de Metamkine, qui défend la musique électroacoustique, ou Lieutenant Caramel, qui est plus attaché à l’écriture de la forme d’un morceau, choses auxquelles ne prêtent pas forcément d’intérêt les artistes que je produis. Tout cela m’intéresse, mais ce ne sont pas des sujets que je maîtrise, ni que j’ai envie de pousser car ce n’est pas là que je trouve mon plaisir.

Souvent, quand je fais écouter ce genre de musique à des gens qui ne connaissent pas du tout, on me dit que, d’une certaine manière, cela se rapproche du rap. Pas dans les sonorités, mais dans la démarche.

C’est de la connerie car le rap me semble être quelque chose de social et racial. Le rap est une expression avant tout de la communauté et de la culture noire, donc destiné à s’opposer aux côté étouffant de la culture blanche. Le noise n’a pas une dimension de cet ordre-là. Par contre, il faut noter quand même que ces groupes se développent dans des sociétés et des cultures ultra-industrialisées, et dans des milieux blancs, c’est vrai. Culturellement, ce n’est pas une musique qu’on danse, ce n’est pas une musique chaleureuse, même si j’y trouve une certaine chaleur, mais qui traduit un malaise. C’est profondément social, mais au sens de la société actuelle. Regarde toutes les imageries utilisées. On tombe sur les même discours, les mêmes visuels : imagerie pornographique ou néo-nazie, etc. Le problème qui existe avec ce type d’imagerie, c’est que certains prennent cela au premier degré, au niveau des groupes, dont certains ont du mal à gérer ces matériaux. Mais d’autres, comme Masami Akita de Merzbow, qui a une culture pornographique assez poussée et maîtrisée, a, derrière cela, un discours faramineux, qui tient le coup et est intéressant au possible. Donc, oui, malaise. Ce qui m’intéresse dans le côté « bruit », c’est que ces productions sont l’expression d’individus en révolte. Donc, oui, c’est social, même si la plupart des artistes n’ont pas la prétention de fournir un discours social.

C’est vrai que j’ai l’impression, ces temps-ci, qu’il y a pas mal de groupes dont la réputation croît dans le « noise » ou le « heavy electronics ». En même temps, l’ethno-ambient est un courant qui marche bien dans le milieu des musiques dites expérimentales.

Oui c’est vrai, mais ce ne sont pas les mêmes gens qui produisent. Ce que j’ai sorti de plus planant c’est le mini-CD de Dark Alceste De Socaï Vomie. Dans mon catalogue de distribution j’ai des choses auxquelles je n’adhère pas totalement, que j’ai prises pour essayer de m’ouvrir un petit peu, personnellement, et parce que cela correspondait à une petite demande. Mais je ne pense pas développer le label dans ce sens-là. L’ethno-ambient est un style plus musical, et la visée commerciale est nette, claire. Ces gens visent des ventes plus importantes.

Mais je ne pense pas que ces artistes ce disent, quand ils enregistrent : « tiens, je vais mettre tel ou tel son, ça plaira plus ». Et pour quelqu’un qui a envie de découvrir des musiques différentes, c’est peut-être un bon moyen.

Oui, mais il va tomber dans un truc ethno-machin. Si on veut de l’ethnique, alors qu’on écoute de la musique tribale, de Nouvelle-Guinée. C’est ça qui me semble intéressant. Je ne crois pas que l’ethno-ambient t’amènera au noise. Au début, j’aimais être obligé d’aller chercher les productions de ce style. Quand tu voulais un truc, si tu ne te bougeais pas, tu ne l’aurais jamais écouté : voilà une dimension que j’apprécie. J’ai commencé avec la new-wave, mais ce sont des groupes comme les Virgin Prunes, avec leurs sons bizarres, qui m’ont donné l’envie d’aller plus loin. Mais je ne pense pas qu’il soit si facile d’amener au noise des gens qui écoutent, aujourd’hui, de la dark-wave, parce que ce style touche des personnes relativement jeunes, à une certaine époque de leur vie. C’est glauque, ressassé, tristounet mais bien moins destroy qu’au début des années 80.

On peut, tout de même, comprendre que certains aient envie de vivre de leur musique, au bout de plusieurs années.

Ce que je comprends et respecte. Ce n’est pas condamnable. Mais que ces gens aient eu un discours et qu’ils font, désormais, comme s’ils ne l’avaient jamais eu, là, je ne suis pas respectueux. C’est vrai qu’à un moment, tu es obligé de faire des compromis, mais tu peux toujours essayer de les limiter, alors que d’autres, au contraire, ne font plus que des compromis.

Tu as sorti un CD de Lieutenant Caramel, qui appartient au domaine de la musique électroacoustique, concrète et acousmatique. Crois-tu qu’il existe un lien quelconque entre une musique aussi institutionnelle que celle du Groupement de Recherche Musical (GRM), organisme étatique, même si Lieutenant Caramel n’y appartient pas, et la musique dite industrielle, bien plus contestataire ?

Je ne crois pas qu’il y ait de lien entre les deux, si ce n’est la volonté de créer un autre univers sonore. Mais ces deux mondes ne sont pas liés. Moi, je les relie parce qu’intervient une dimension sensible, qui n’est pas propre aux auditeurs. Je trouve dans la musique électroacoustique et la musique industrielle, ou post-industrielle, une satisfaction parce que je suis avide de sensations sonores particulières. Mais les gens du milieu électroacoustique que je connais n’écoutent pas ce que j’écoute à côté. Ils ont tendance à cracher sur les productions underground, dans un sens péjoratif. L’expression individuelle joue plus dans le milieu underground que dans celui de l’électroacoustique, où les personnes sont plus attachées à des théories sur la musique. Il n’existe pas d’école, ni de théories musicales dans l’industriel.

Il est clair que tu as une démarche intègre. Cependant, ne t’a-t-on jamais reproché de confondre intégrité et intégrisme ?

Ah, l’astuce (rires) ! Je n’ai pas l’impression d’être intègre, enfin, je ne me suis jamais posé la question de savoir si je l’étais. Il y a une dimension passionnelle qui implique que je ne peux pas faire autre chose que ce que j’aime. Tu investis tellement de ta personne que tu ne peux être qu’intègre, comme tu l’es pour tes convictions politiques, par exemple. On m’a reproché d’être élitiste ; non, je ne le suis pas. Si je l’étais, je garderais mes productions chez moi, ou je n’en sortirais que 20-25 copies. Ça c’est élitiste et bête. Mon propos n’est pas de faire un tirage limité pour les gens avertis uniquement. Je limite le nombre de K7 tirées car ce support a une durée de vie réduite ; quelqu’un qui sort une K7 actuellement, en aura fait des milliards d’autres cinq ans plus tard. Certaines de mes K7 commencent à sonner un petit peu vieux. Mais je ne crois pas être élitiste. Peut-être n’ai-je pas fait assez de promotion en ce qui concerne les fanzines en France, mais j’ai fait des efforts pour aller vers un public : par exemple, avec Das Synthetische Mischgewebe, nous avions fait une exposition à la FNAC de Bordeaux. J’ai eu une invitation pour aller aux Beaux-Arts, et je n’ai pas refusé. Au contraire, je suis bien heureux de pouvoir exposer ce que je fais à qui veut bien l’écouter. Ceux qui te disent que tu es élitiste sont ceux qui sont fermés. C’est le monde à l’envers. C’est vrai que c’est plus facile de dire que c’est la faute de l’autre si je ne peux écouter, que de faire un effort soi-même pour écouter mes productions.

Est-ce que tu as eu, par le biais de cette exposition à la FNAC et la présentation de ton label aux Beaux-Arts, le souci de faire de SFCR quelque chose de plus établi ?

Non, car c’est vrai que j’essaie de garder les choses à un niveau relativement bas pour conserver un maximum de contrôle. Si cela se développe trop, cela impliquera nécessairement un professionnalisme plus poussé, donc une dimension moins passionnelle, et quelque chose de plus distant au final. En ce moment, je fais les K7 une par une. Le CD m’intéresse moins car je reçois les copies toutes faites, et je n’ai plus qu’à les vendre. Je ne sors sur CD que des choses qui me font vibrer, mais je n’envisage pas de le faire pour des choses que j’aime moins sous prétexte que je vais gagner de l’argent. Je ne dis pas que je n’aimerais pas en vivre, mais pas en faisant des compromis. Et je ne crois pas qu’actuellement, en France et en Europe, on puisse en vivre, contrairement aux Etats-Unis.

Ta plus grande fierté ? Ta meilleure vente ?

Sans faire de fausse modestie, aucune production en particulier, car je ne suis pas franchement satisfait de tout ce que j’ai pu faire, parce que il y a toujours des défauts. Je crois même que je suis de moins en moins satisfait. Mais cela me semble rassurant parce que cela me donne envie de pousser plus loin. J’ai un souci, je ne dirais pas de perfection, mais de rigueur. Arriver à vendre mes productions est un grand plaisir, pas pour mon ego, mais vis-à-vis de l’artiste concerné.

Est-ce que le fait de créer un label t’a donné envie de faire ta propre musique ?

Non, parce que j’en suis complètement incapable. Peu de labels sont faits par des gens qui n’ont pas leur propre projet. C’est une dimension qui est encore assez rare. L’une des origines des labels indépendants réside là : les groupes, au lieu d’aller sur des majors, montaient leur propre label. On m’a souvent demandé quel était mon groupe dans la liste des productions SFCR. Je reproche à certains d’avoir créé un label pour se mettre en avant. J’aime les labels où les personnes sont discrètes : dans ce sens-là, on peut en revenir à RRR ; peu de gens savent que Emil Beaulieu, c’est Ron. Je trouve admirable qu’il perde son ego dans de multiples activités, de façon anonyme et, qu’en même temps, il s’y retrouve au niveau de l’expérience personnelle.

Les projets de SFCR ?

J’ai déjà du retard avec quelques productions, par exemple, la K7 de Aube, qui est en projet depuis plus d’un an. Il faut dire que le packaging est spécial : la K7 doit être enveloppée avec de l’eau. Je ne sais pas si elle sera dans l’eau directement et s’il faudra se mouiller pour l’avoir. J’aime l’idée du packaging riche, mais pas trop quand il faut l’abîmer. Sinon, une double K7 de CCCC, reprenant une partie des morceaux faits à Bordeaux en juin dernier, doit sortir, de même qu’une autre de Macronympha et une autre de MSBR.
De plus, le prochain CD de Anne Gillis sort sur SFCR alors qu’il était initialement prévu sur Artware, il y a quelques années déjà. Anne a arrêté son activité artistique en 1989, depuis sa dernière production, le CD ʺRementactʺ. J’ai insisté pour qu’elle reprenne ses activités. Comme elle voulait sortir tout de suite le CD, je lui ai proposé de le faire, plutôt que la compilation de morceaux sortis sur d’autres compilations que nous avions projetée. Ce nouveau CD est la suite et fin d’une série dont chaque production correspond à un stade du développement d’un enfant. Ce CD est le dernier épisode : l’enfant est censé se mettre à marcher, à découvrir le monde, etc. Il n’y a pas tellement d’évolution au plan formel ; quant au niveau sonore, il est plus riche. Je crois que c’est la production qui me tient le plus à cœur de toutes celles que j’ai pu faire, tant par rapport à elle qu’au contenu. Ce n’est pas du noise pur, c’est encore une autre facette, peut-être la chose la plus expérimentale de tout ce que j’ai pu sortir. Je crois que c’est un moment important pour le label. C’est presque un honneur pour moi.
Enfin, un 25 cm de Small Cruel Party doit sortir, ainsi qu’un CD longue durée de Con-Dom qui devrait être présenté entre deux morceaux d’ardoise, avec un écrou qui passera au milieu, et l’ardoise sera gravée. Il doit également y avoir un split Gerogerigegege / Smell & Quim.


Entretien réalisé part Art-Now! et Teutatès pour le fanzine Symposium.


SFCR sur Discogs

Rip de productions du label sur les blogs suivants :
Nostalgie de la boue
1000 Flights
Die or Diy?

Propos de Stéphane Santini (Livre "Musiques d'Aujourd'hui", 1993).